La sortie , c'est par là ! La sortie , c'est par là !

Nouvelle donne pour Estrosi

" Aujourd'hui j'ai vingt ans !" Christian Estrosi se sent rajeunir et pousser des ailes . Lui qui vient de rater deux saisons , lui qui traîne une réputation d'enfant gâté tient à expliquer ses échecs et à parler du futur . Estro le pas sérieux veut mettre fin à cette légende et dit comment .

Christian EstrosiDans le groupe des pilotes de pointe français , Christian Estrosi a sa place ; avait , disent certaines mauvaises langues . C'est vrai qu'en 78 et 79 , l'ex-protégé de Renouf n'a pas eu les résultats attendus . En 80 ce fut presque pire . Alors on doute , on s'interroge . On revoit ce garçon de 19 ans qui en 1975 arriva en force sur la scène au guidon de sa 700 Yamaha : quatre courses , quatre places dans les quatre premiers à Dijon , Nogaro , Magny Cours et au Ricard . En 76 , il remporte la manche française du championnat 750 à Dijon , récidive l'année suivante à Nogaro . La locomotive Estrosi est en route . C'est l'espoir numéro Un . 76 et 77 vont être deux années fastes . Associé à Philippe Coulon au sein de l'écurie Total-Mashe-Marlboro , il fait parler la poudre en 750 et en 500 . Tout le monde garde en tête sa course devant tous les cracks à Assen en 77 , sous la pluie au guidon de sa 500 Suzuki . Une chute a mis fin à la démonstration , mais on avait eu le temps de voir les dons d'Estrosi . On attendait une confirmation , elle n'est pas venue . Alors on s'est mis à douter , et Christian Estrosi s'est retrouvé seul . Vu de l'extérieur , c'est lui qui gâchait ses chances . Vu de l'intérieur , l'histoire est autre .

Les gens manquent d'informations ...

Au guidon de la 250 Kawasaki en 79 : La presse est devenue le lien indispensable entre le pilote et les sponsors ." Les gens manquent souvent d'informations pour juger , dit Christian . En 75 , j'ai fait quatre bonnes courses et d'un seul coup on m'a porté au pinacle . Je ne m'y attendais pas . Je trouve que la presse a trop vite fait de monter un pilote et de l'oublier . Cette sensation m'est venu au cours des années suivantes : en 75 , je finis quatrième au Moto Journal 200 . La presse trouve ça fantastique , c'est l'exploit , c'est formidable . En 76 , je remets ça : encore quatrième , derrière Cecotto , Baker et Duhamel , trois machines d'usine . La presse trouve ça bien , ouais , c'est pas mal . En 78 , je finis encore quatrième , derrière Baker , Roberts et Coulon . Ce coup-ci , personne ne le remarque . Tout ça pour dire que le résultat n'amène pas automatiquement la satisfaction des sponsors . Et en dépit de ma bonne presse trois années de suite , j'ai eu de gros problèmes pour organiser ma saison 78 . J'ai couru tant bien que mal en 500 et 750 avec un budget inférieur à l'année précédente , et là les résultats ont baissé . La presse a encore diminué et les problèmes se sont accru ."

Il ne faut quand même pas tout mettre sur le dos de la presse .

" D'accord , mais vu l'importance qu'a pris le sponsoring , elle joue un rôle primordial . Je ne demande pas qu'on parle de moi sans arrêt , car j'estime que le problème se pose pour tout pilote . Mais je trouve qu'on ne vient voir un pilote que lorsqu'il marche . Dès qu'il n'y a plus de résultat , on l'oublie , alors qu'il faudrait peut-être se renseigner . On ne devient pas d'un seul coup un mauvais parce que l'on est absent deux fois de suite à l'arrivée ."

Il n'empêche qu'Estrosi , à partir de 78 on le voit décliner . Des coups d'éclats , certes , mais aussi quelques erreurs . C'est à ce moment-là qu'on a eu des doutes sur le bonhomme ..." Encore une fois , il suffit d'aller voir le pilote et de lui demander . Fin 78 , je négocie l'obtention des Kawasaki avec la Sidemm . La 750 n'est plus compétitive , et en 250 et 350 j'ai eu des problèmes de pièces à mi-saison ."

Mais tu t'es mis par terre à Jarama avec une seconde place assurée derrière Ballington .

" C'est vrai , là j'ai commis une erreur . J'avais tellement envie de gagner que j'ai continué à attaquer . Mais je le répète j'ai connu ensuite des problèmes de pièces mais aussi de budget . De côté-là d'ailleurs , j'ai connu le pire en 80 : j'avais une offre en début de saison qui semblait mirifique , en fait , je me suis débattu dès les premières courses dans des histoires pas possibles ..."

C'est-à-dire ?

" En mai , mon mécanicien est parti d'un seul coup . Il m'a dit : je vais faire un tour , et il a disparu . Du coup , j'ai dû réparer moi-même ma moto . Je n'y connaissais pas grand chose en mécanique et j'ai passé mes nuits sur le moteur de ma Suzuki . Je te jure qu'après une nuit de mécanique , si tu cours sur un moteur poussif t'es vraiment pas en condition pour aller vite . En même temps , j'avais des ennuis avec mon magasin . Et puis , j'ai été blessé en Finlande ..."

Faisons une parenthèse sur ce magasin , qui semble-t-il a été un échec . Quel rôle il a joué pour toi ?

" Le rôle d'un souci permanent . En 77-78 , il marchait pas très bien , j'y retournais entre chaque course , c'était pas ça . Puis j'y ai mis un gérant qui a fait des bêtises . J'ai dû m'en occuper de plus près . Puis je l'ai revendu en gardant des parts . Malgré tout , il restait un souci . Aujourd'hui , tout est réglé , je n'ai plus rien à voir avec ce magasin . Pour moi , l'expérience a été négative : ce magasin marchait mal et a été un souci constant . J'ai compris que pour courir il ne faut penser qu'à ça , ne pas être perturbé ."

Comment rester motivé

N'empêche que souvent au cours des deux saisons dernières tu as donné l'impression de ne plus être motivé par la course , d'ailleurs , tu parlais de tout arrêter en fin de saison . Cette attitude donnait l'impression d'un net manque de sérieux !

Après sa victoire devant Ago à Nogaro : Si tu cesses de gagner , on ne vient plus te voir ." Je viens de dire que j'ai eu pas mal de soucis , je ne courais pas l'esprit libre . Mais je voudrais dire autre chose , qui n'est pas spécifique à moi . Tous les pilotes de moto butent à un certain moment sur un mur qui stoppe net leur progression . Moi je pars fort en 75 , je casse la baraque en 76 et 77 et d'un seul coup , l'élan est arrêté . Je ne trouve pas assez d'argent pour passer au stade supérieur , je me retrouve en tête du peloton des privés mais un peu prisonnier du peloton . Je crois que Fau et Rougerie ont connu ça aussi . Alors on se met en rogne , on se dit merde : je viens de me défoncer comme un dingue pendant trois ans , j'ai tout sacrifié à la course , et je me retrouve avec les moyens de faire pareil ou même moins bien . Le jour où on ressent ça , on a effectivement du mal à rester motivé . Les motos d'usine sont rares , il arrive un moment où le cap de la troisième place d'un grand prix 500 est barré pour un privé ... ( Nota : Estro a raison , Uncini démontre cela depuis deux ans et parle de tout arrêter pour cette raison-là ).

Effectivement cette constatation ne pousse pas à l'optimisme . Surtout si une blessure vient s'en mêler . Cette année , ta saison s'est terminé en juillet à Imatra . Qu'est-ce qui s'est passé ?

" C'était après la séance d'essai en 500 samedi . Je m'arrête au bout de la ligne droite du départ , le drapeau à damiers avait été agité . On était déjà une dizaine de pilotes arrêtés au bord de la piste , et puis Mamola est arrivé à 200 à l'heure ; on ne sait pas s'il n'a pas vu le drapeau ou s'il voulait refaire un tour . Il y avait cinquante centimètres entre ma moto et le bord de la piste . C'est là qu'il a essayé de passer . J'étais arrêté et sa moto m'a broyé la main gauche sur mon guidon . Lui il a fait une cabriole insensée . Il aurait pu se tuer . Quant à moi , j'ai connu la peur de ma vie , la terreur . Je voyais ma main déchiquetée , j'étais sûr de l'avoir perdue . II n'y avait pas de commissaire , pas d'ambulance . J'ai fait 500 mètres en courant pour revenir au paddock . On m'a emmené à l'hôpital de Laperanta , et là j'ai eu une chance extraordinaire . Sur place il n'y avait qu'un interne qui ne savait rien faire . Heureusement , le docteur Costa arrivait d'Italie en avion ; à l'aéroport , il a entendu dire que j'étais à l'hôpital , il est venu , et il a opéré ma main entre dix heures du soir et une heure du matin . J'avais deux tendons sectionnés , toutes les veines du dos de la main arrachées , deux métacarpes cassés avec fractures ouvertes . Il a tout recousu et a sauvé ma main . C'est formidable ce qu'il a fait pour moi ..."

Costa est indispensable

Le problème des soins médicaux est donc loin d'être résolu !

" La présence de Costa est indispensable . A Silverstone , en 78 , il m'avait déjà sauvé un poignet qui aurait pu rester raide après une chute en 500 . Le plus effrayant , c'est finalement moins les rails ou les arbres que l'incompétence des médecins sur place . Enfin les arbres et les rails c'est effrayant aussi , mais si j'avais été soigné par les médecins anglais ou finlandais non spécialistes , j'aurais deux poignets raides aujourd'hui ."

Que penses-tu du problème des chutes , si catastrophiques cette année ?

" Je suis d'accord avec ce que disait Pons . Les gros pneus décrochent , puis raccrochent au moment où nous coupons les gaz et nous éjectent par-dessus la moto . Toutes mes chutes en 79 et 80 se sont passé comme ça . Avant , le pneu glissait et la moto avec . Là dès qu'on coupe , hop , la gomme recolle ; il faudrait rester gaz ouvert dès que ça glisse pour terminer la glissade . Mais je défie quiconque de perdre le réflexe de couper ."

Que faudrait-il faire ? Diminuer la largeur des pneus ? Mettre des gommes plus dures et moins accrocheuses ?

" Diminuer la largeur , j'y crois pas trop puisque ce problème se passe même en 250 . Mettre des gommes dures , c'est peut-être la solution . A Hockenheim où nous roulons avec ces gommes dures , nous ne connaissons que des glissades normales , sans raccrochage brusque . Mais en fait , qui contrôlera la qualité des gommes si on venait à interdire les très tendres ? Pas facile à faire ..."

En attendant tu repars de plus belle , avec le soutien de Pernod . Comment vois-tu la saison 81 ?

" Me croira qui voudra , ça m'est égal , mais j'entame une saison correctement pour la première fois de ma vie . Du point de vue financier , je pense que je n'aurai pas de problèmes . Pour la première fois j'ai un contrat signé fin octobre . Donc tout l'hiver pour me préparer ... et surtout avoir l'esprit libre de tout souci . Aujourd'hui , j'ai vingt ans et je repars de plus belle , avec l'enthousiasme du débutant . Je suis sûr que ça va marcher . En plus j'ai un bon mécanicien , un Italien , ancien technicien de Malanca ; c'est Giancarlo Librenti . On a commencé à bosser ensemble en juillet et j'ai tout de suite eu des motos dans le coup . Mes machines seront basées à Bologne , je suis sûr que ça va marcher très fort ..."

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Moto Journal N° 485 du 4 décembre 1980 . Par J. Bussillet . Photos C. Lacombe .