Les jeunes années de la moto |
Le terme motocyclette date de 1897 . Il fut inventé par les frères Werner . Français d'origine
Russe , qui avaient monté leur moteur sur la roue avant d'un bicycle , la transmission
s'effectuant par courroie . Mais , auparavant , en 1869 , Pierre Michaux avait créé le
premier vélocipède à moteur , ancêtre de tous les deux-roues motorisés . Michaux , né à
Bar-le-Duc en 1813 , s'était passionné pour la propulsion d'un cycle ressemblant à l'antique
draisienne . En 1870 , sur son engin , il tenta la grande aventure : un raid Paris-Saint-Germain ,
sur 15 kilomètres , réalisé avec la collaboration de l'ingénieur L.-F. Perreaux qui avait conçu
un moteur de faible encombrement . Cette mécanique , Perreaux était venu la montrer pour la
première fois à Michaux un beau jour de 1869 , très exactement la veille de Noël : ce fut un
magnifique cadeau . Ce moteur , un monocylindre à vapeur ( 22 mm d'alésage , 80 mm de course ),
possédait une chaudière dont la mise en température était assurée par un gazomètre à alcool . La
vapeur , pulsée dans un serpentin , était surchauffée par de nombreux brûleurs . Tous les
techniciens modernes qui se sont penchés sur cette réalisation ont été émerveillés de constater
à quel point elle était proche dans sa conception générale des machines actuelles à combustion
interne . Le vélocipède à moteur de Michaux est aujourd'hui exposé au musée de l'Ile-de-France ,
à Sceaux , dans la collection de Robert Grandseigne . La roue arrière est motrice , le moteur
est sous la selle , celle-ci reposant sur un ressort à lame . Le confort reste assez rudimentaire
car les roues sont en bois , John Boyd Dunlop n'ayant pas encore introduit sur le marché ses
premiers pneumatiques . Avant de retenir quelques grandes dates qui ont marqué l'évolution de
la moto , il faut noter quelques curiosités , témoignages de fidélité à la propulsion animale .
Songez qu'en 1875 un Français , nommé Huret , eut l'idée saugrenue d'un tricycle baptisé
Cynophère . Ses roues postérieures étaient munies de tambours en forme de cages où , tels des
écureuils , des chiens s'essoufflaient à faire avancer l'engin . La S.P.A. n'aurait pas
apprécié ... Un autre inventeur fit appel au cheval , non pas pour tirer sa carriole mais pour
le faire pédaler ! Une pédale sous chaque sabot et fouette cocher !... jusqu'à ce que l'animal
rue dans les brancards . Il faut citer aussi , parmi les tentatives datant de la fin du XIXe
siècle , celle de l'Américain Lybe qui parcourut 700 mètres à 50 km/h de moyenne . Son moteur à
ressort rappelait , en plus gros , celui des jouets mécaniques , à cette différence près
qu'il fallait , pour tendre le ressort , des bras d'haltérophile .
1885 est une date essentielle , celle de la construction par l'Allemand Daimler du premier moteur
à quatre temps . Il fut installé , à titre expérimental , dans une partie cycle évoquant la
bicyclette de nos enfants avec ses deux roulettes stabilisatrices . Le moteur était un
monocylindre de 264 cm3 développant un demi-cheval à 600 tr/mn .
La compétition , bien sûr , a largement contribué au développement de la moto , c'est donc aux
courses et à leur évolution que nous consacrerons la suite de cet historique . En remontant
très loin , on se souvient d'une course de 1000 miles ( 1609 km ) organisée en Angleterre en
1900 . La performance est de taille si l'on considère qu'à l'heure actuelle peu d'épreuves
dans le monde dépassent cette distance . De 1900 à 1904 , on retrouve la trace de quelques
courses ici et là , des parcours de type rallye organisés d'une capitale Européenne à une
autre : Paris-Vienne ou Paris-Madrid . Mais c'est en 1904 que naît la première course de
vitesse dûment répertoriée , la Coupe internationale des Nations , organisée en France et
réunissant trois pilotes de cinq pays différents . Sur leur terrain , les membres de l'équipe
Française devaient s'imposer mais leur victoire était ternie par une avalanche de protestations
émises par les équipes adverses . Le règlement , par trop compliqué , n'avait satisfait
personne . Comme il est plus aisé d'aplanir des difficultés administratives que de préparer
une moto de course , cette Coupe internationale des Nations se poursuivit pendant quatre ans
avant de sombrer face à la mauvaise humeur des participants . Le règlement , sans cesse
modifié , n'était plus assez strict pour assurer le succès de la formule . C'est à cette
époque que les Britanniques vont créer cette fameuse épreuve , qui subsiste encore et qui a
longtemps été la course de vitesse la plus prestigieuse du monde , le Tourist Trophy .
L'histoire de la vitesse en Angleterre a longtemps été l'histoire de la vitesse mondiale tant
les machines et les pilotes Britanniques ont dominé les courses pendant une longue période .
Performance d'autant plus étonnante que les législateurs Anglais furent les premiers à
introduire des limitations de vitesse pour les véhicules à moteur : moins de 7 km/h jusqu'en
1896 , 20 km/h jusqu'en 1903 , puis 30 km/h . Prudence était déjà mère de sûreté ! Les
fanatiques de compétitions se sentaient donc brimés , surtout qu'il était hors de question de
lever cette interdiction le temps d'un dimanche après-midi pour organiser une course de
motos . Leurs regards se tournèrent alors vers l'Ile de Man , une parcelle de terre Britannique
qui défiait les lois du " mainland " ( la grande île ); là-bas , les pubs étaient ouverts toute
la journée , les ivrognes heureux et la limitation de vitesse totalement inconnue . On prendrait
donc quelques kilomètres du réseau routier de l'île pour former une piste et organiser le
premier Tourist Trophy , en mai 1907 . De parcours invraisemblables en mini-courses organisées
sans aucune corrélation entre elles , les motos de course évoluent . Les plus fous construisent
des monstres et l'on s'éloigne de plus en plus des bicyclettes à moteur qu'étaient les
premières machines . Maurice Fournier , un Français , fut le spécialiste de ces monstres : en
1903 il conduisait un monocylindre de plus de deux litres de cylindrée , d'une puissance de
22 ch . Pour affronter un dénommé Rigal au parc des Princes , en juillet de la même année ,
il utilisa une moto équipée d'un moteur Clément à quatre cylindres en V . Cette machine
mesurait plus de deux mètres ! La Première Guerre mondiale mit fin pour un temps à ces
excentricités . La moto , devenue militaire , n'eut alors plus le temps de s'amuser à courir ...
Le retour au calme après 1918 marque aussitôt la reprise de la compétition ; les courses
de vitesse reviennent , mieux organisées cette fois et prêtes à fournir au public spectacle
et sensations fortes . Le deuxième Grand Prix de France , organisé en 1920 , marque le début
d'une ère de compétitions dominée par les Britanniques ; peu à peu , les Grands Prix s'organisent
aux quatre coins de l'Europe , constituant un championnat à part entière . Il n'y aura jamais
plus de huit à dix Grands Prix par année , à raison d'un seul par pays . Le Grand Prix
représente la course suprême , l'événement le plus prestigieux d'une saison de vitesse
internationale dans un pays . Seuls y participent les meilleurs pilotes , sélectionnés de
façon rigoureuse . Lorsque l'on consulte le tableau d'honneur des courses de l'entre-deux-guerres ,
pilotes et machines Britanniques se taillent la part du lion . L'industrie Anglaise
est forte , elle a été moins touchée par les destructions que ses rivales continentales .
Les grandes marques de motos Anglaises foisonnent ; elles sont autant de noms légendaires
dans le milieu de la course : Sunbeam , A.J.S. , Rudge , Velocette et surtout Norton . Les
pilotes Britanniques sont également nombreux et prestigieux : Stanley Woods , Alec Bennett ,
Jimmy Simson , Freddie Frith , Jimmy Guthrie ou Harold Daniel . Il faut dire qu'ils possèdent
une double chance : tout de suite après la guerre , les machines dans leur pays sont nombreuses
et compétitives . Et puis , il y a le Tourist Trophy , cette épreuve que les usines veulent à
tout prix remporter et à laquelle les pilotes pensent sans cesse . Le circuit du T.T. a été
changé plusieurs fois , mais à partir de 1912 un long tracé de 37 miles et demi ( environ 61 km )
est emprunté par les grosses cylindrées . C'est le légendaire Mountain Circuit , encore utilisé
aujourd'hui . Les difficultés du Tourist Trophy sont difficilement concevables ; c'est un enfer
de routes non goudronnées , ce qui signifie poussière lorsqu'il fait beau , boue lorsqu'il pleut ,
et surtout dangereuses projections de pierres . Les pilotes s'affrontent sur des distances variant
de trois à quatre cents kilomètres . Selon les catégories , les pistes continentales ne sont pas
mieux loties en ce qui concerne leur surface , mais les courses ne s'y déroulent pas sur des
distances aussi longues . A l'habileté et aux dons de pilotage il faut joindre l'endurance
et la résistance physique . Voilà qui explique en partie la supériorité des pilotes
Britanniques dans l'entre-deux-guerres , et surtout le prestige du T.T. qui n'a guère de peine
à passer pour la plus grande course du monde . Malgré leur supériorité , les Britanniques
n'avaient pas toujours la partie belle : le continent recelait de redoutables pilotes . En
France , Georges Monneret se rendit célèbre par ses exploits qui lui valurent le surnom de
" Jojo la moto ". A côté de lui on trouvait des hommes comme Boetsch , Coulon , Raas , Sourdeau ,
tous membres de l'équipe de France . En Allemagne Kluger , Klaus et Renne , Lorenzetti en Italie
pouvaient également prétendre à la victoire face aux Britanniques . Les industries continentales
avaient su réagir : qui ne se souvient de Monet-Goyon , Terrot , Koehler-Escoffier qui furent
les machines de nos grands-pères . Pour mieux imaginer ce qu'étaient les courses de vitesse
dans les années 20 ou 30 , laissons parler l'un de ces pilotes qui fit partie de l'équipe de
France à plusieurs reprises :
Mauvais freins , mauvais pneumatiques , absence virtuelle de suspensions , voilà qui compliquait
en effet singulièrement les choses . Car si les parties cycles laissaient à désirer , les
moteurs , eux , ne cessaient de gagner en puissance . Après les moteurs à soupapes latérales
apparurent les moteurs à soupapes culbutées , puis les moteurs à arbre à cames en tête , puis
les moteurs à double arbre à cames en tête . Au-delà de la barbarie des termes pour le profane ,
la succession de ces techniques a permis d'augmenter sans cesse le régime du moteur , donc
sa puissance . L'un des ingénieurs qui a le plus marqué cette époque est Joe Craig , la tête
pensante de Norton , qui mit au point les moteurs à A.C.T. puis à double A.C.T. : si les Norton
ont remporté tant de courses dans le monde entier , c'est à lui qu'elles le doivent . En dépit
de diverses tentatives , Norton brilla toujours en course avec des monocylindres , ses moteurs
à deux ou quatre cylindres ne furent pas aussi compétitifs . L'escalade au nombre de cylindres
avait commencé très tôt ; elle s'est poursuivie sans cesse pour atteindre son apogée beaucoup
plus tard , après 1960 . A partir de 1935 , l'Angleterre apprend qu'il va falloir compter avec
les pays continentaux : l'Italie et l'Allemagne fourbissent leurs armes en vue des compétitions
à venir . En utilisant des compresseurs , on parvient à tirer des puissances phénoménales des
moteurs . L'arrivée , de l'Allemagne au sommet de la compétition n'est pas un hasard . Désireux
de voir triompher son pays sur tous les fronts , Hitler encourage ses usines et ses pilotes .
D.K.W. , N.S.U. et B.M.W. , principalement , vont essayer de briser le monopole Britannique ; ils
y parviendront . Dans leur implacable logique , les dirigeants nazis décident de construire un
circuit dont les difficultés durciraient le courage et la détermination des pilotes . C'est ainsi
qu'est construit le Nurburgring , dans les monts de l'Eifel , circuit de 22 kilomètres de long
qui aujourd'hui encore compte parmi les plus durs du monde , tant pour les motos que pour les
voitures . La victoire de B.M.W. , qui prit les deux premières places en 500 cm3 au Tourist Trophy
en juin 1939 , fut la dernière performance des machines Allemandes avant la Seconde Guerre
mondiale . Quatre mois plus tard , l'Allemagne et l'Europe allaient avoir d'autres préoccupations
que les courses de vitesse ...
Pourquoi dire l'âge exact de Georges Monneret ? Il a plus de soixante ans , c'est vrai , mais
il démontre encore une vitalité et une joie de vivre exceptionnelles . Il faut le voir , dans
son école de pilotage de l'île de Puteaux , conseiller les jeunes et leur montrer l'exemple
d'une belle trajectoire . " Jojo ", comme l'appellent ses amis , a consacré toute sa vie à la
moto ; détenteur de 187 records mondiaux , il a su faire pénétrer ce sport dans le grand public ,
s'illustrant par des exploits spectaculaires . Il n'y a pas si longtemps encore , avant que Michel
Rougerie et Patrick Pons ne viennent s'imposer , un sondage a démontré que Georges Monneret
restait le motocycliste le plus connu . Il faut dire , qu'avec ses deux fils , Pierre et Jean ,
il n'avait rien négligé pour soigner son image . Tous les journalistes sont ses amis , il sait
vivre en dehors des circuits avec cette bonne humeur , ce sens de l'amitié qui le caractérise ,
et il n'est pas jeune pilote qui n'ait pour lui la plus grande admiration . Son dernier fils ,
Philippe , lui succédera bientôt sur les circuits .