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ELF - E |
Pari tenu
Après trois ans et demi d'efforts , Elf vient de prouver à tous que son prototype à moteur Honda
était parfaitement dans le coup et qu'à court terme il pourrait être au niveau des productions des
autres usines s'intéressant à l'endurance . Mais le but de Elf n'est pas que l'endurance et le
créateur de la moto portant son nom , André de Cortanze , va nous réserver très prochainement une
grosse surprise . Pour savoir tout ce qui se passe chez Elf , nous avons interrogé le pilote maison ,
Christian Le Liard , qui pilotera et mettra au point la Elf-E en compagnie du Suisse Roland Freymond .
La Elf-E a connu diverses fortunes depuis sa présentation au salon de la Moto de Course fin 78 .
Décriée par beaucoup , considérée comme un vague coup de pub par d'autres lors de son apparition ,
elle est maintenant sur le point d'être adulée . Certes , la critique existe toujours mais la
" jalouseté et la méchancerie " ont toujours été les fruits des mauvaises langues . Après sa sortir
au Salon de la Compétition , Rougerie et Frutschi se sont succédés a son guidon pour tenter de la
rendre compétitive en F 750 . Malheureusement , le 750 Yamaha faisait apparaître de gros défauts dûs
en partie à la jeunesse de la Elf-E , mais aussi au moteur lui-même qui , n'étant pas prévu pour être
porteur , occasionnait trop de vibrations . Après diverses solutions et l'arrêt de la formule 750 ,
André de Cortanze adopta le bloc moteur Honda , se tournant vers l'endurance , c'est un journaliste
de Moto-Revue , Jean-Lou Colin , qui allait en collaboration avec Villa l'ex-Champion du Monde ,
poursuivre la mise au point de la Elf-E ; hélas la moto ne progressait guère quand le nom de Le Liard
fut prononcé . Contact fut pris et le premier rendez-vous avec la Elf-E eut lieu pour Le Liard .
La bonne surprise du Bol
Dès la première séance d'essais , Le Liard allait améliorer de deux secondes le meilleur temps
de la moto ; puis il allait
travailler sur des problèmes mécaniques s'attachant à l'alimentation , la pompe envoyant de l'essence
en trop grande quantité . La saison 81 passa rapidement tout comme les séances d'essais , mais à la
veille du Bol d'Or , les temps au tour étaient de 2 minutes et seconde , presque dix secondes de mieux
qu'en début d'année . Dans le stand Elf , c'est la fête : la moto réussit le 9ème temps des essais
du Bol : jamais François Guiter le patron , André de Cortanze le concepteur , et Alain Chaligne ,
qui s'occupe de la réalisation , n'avaient été à pareille fête . Samedi à 15 h 30 , le départ vient
d'être donné et déjà les premières machines bouclent leur premier tour et , là , devant les yeux
ébahis du stand Elf , Le Liard est en troisième position en bagarre avec les motos d'usine de Moineau
( Suzuki ) et Huguet ( Kawasaki ) . Au fil des tours , Le Liard et la Elf-E naviguent entre les trois
et quatrième places jusqu'au premier relais où va s'amorcer la douloureuse dégringolade . C'est
d'abord Villa peu en forme , puis une panne d'essence ( un comble pour un pétrolier ) et enfin un
bris d'arbre de roue qui entraîne la casse de la chaine secondaire . Cette dernière va se loger dans
le moteur . Bilan : moteur explosé . Peu importe , on répare et , en début de nuit , Le Liard signe
le second meilleur temps . Malheureusement la reprise de la piste sera de courte durée : la moto va
recasser son moteur dans les mêmes conditions que la première fois . Cette fois , c'est l'abandon
officiel , mais la Elf-E et toute son équipe , pilotes , mécanos , ont enfin prouvé que cette moto
peut aller très vite et l'année 82 devrait être sans nul doute fertile en résultats .
Projet à court et long terme
Dans le court terme . le but de Elf est de faire participer le proto à toutes les courses
d'endurance se déroulant en France . A ce sujet , Christian Le Liard explique :
" Je pense que comme pour toutes les entreprises très actives le but poursuivi par Elf est de
dynamiser l'image de marque d'un produit . Elf est une société pétrolière qui humanise ses actions à
travers le sport . Il y a bien sûr les sports mécaniques représentatifs du produit comme Renault en
F1 et lors du Paris-Dakar , la moto avec la Elf-E mais on retrouve aussi Elf en vélo et en bateaux
sous le vocable " Elf Aquitaine ". Dans un avenir proche , Elf va participer aux 24 Heures du Mans
et au Bol d'Or 82 , avec Freymond et moi-même . De plus nous allons intensifier les séances d'essais
qui nous permettrons dès les 24 Heures du Mans d'être à même de jouer les premiers rôles . D'ailleurs ,
à cet effet , je pars au Mugello du 8 au 15 février pour essayer la nouvelle Elf-E qui se singularise
par un rétréciscement de 7 cm et une cure d'amaigrissement ( dix kilos ) . De plus , la répartition
du poids et l'aérodynamisme ont été entièrement revus . A ces données , il faut ajouter le fait que
Dunlop va nous fournir de nouvelles gommes , tout ceci devant nous apporter un gain de 2 à 3 secondes .
Quand à l'avenir de la Elf-E , il est déjà progammé , mais la décision reste entre les mains des
grands patrons et sera fonction de la progression et des résultats " . Sur la question de la venue
en 500 avec un moteur 500 ou 250 Turbo Renault , Le Liard n'a pas fait de commentaires mais lorsqu'on
sait que depuis deux ans , Renault procède à des essais de moteur de petites cylindrées
( par rapport à la F1 ) , on se demande si le projet à long terme n'est pas une moto 100 % Française
de compétition fabriquée sous l'égide Renault/Efl .
Les raisons d'un choix
A propos de votre programme 82 , pourquoi avoir choisi Elf plutôt que Honda et Kawasaki qui vous
" faisaient de l'oeil " depuis plus d'un an ?
" Cela n'a pas été simple . Les propositions en endurance étaient alléchantes , mais Elf me faisait
mener de front la création ou du moins l'évolution d'un proto d'endurance tout en me permettant
d'accéder aux 500 de Grands Prix : cela m'a enthousiasmé . J'ai aussi fait mon choix en fonction du
caractère humain d'Elf , qui me semble être une grande famille . Côté managers , j'ai été déçu de la
réaction de Serge Rosset : quand j'ai refusé son offre , il a réagi curieusement et je crois qu'il
ne comprend pas pourquoi j'ai préféré l'aventure de la Elf-E et de la 500 à un éventuel titre de
Champion du Monde sur ses Kawa . Quant à Jean-Louis Guillou , j'ai été agréablement surpris : après
tout ce que j'avais entendu dire sur son compte , j'ai trouvé ce monsieur très " pro ". Je me dis que
Honda l'a compris , et que c'est pourquoi ils tiennent tant à lui . Je pense que Guillou est un homme
intelligent qui n'a qu'une idée : réussir la commande qu'on lui passe en début d'année . La preuve
en est le Paris-Dakar . A propos de mon choix , on peut ajouter que seul Elf m'a proposé un contrat
écrit , alors que Honda et Kawa restaient sur des mots . Ce sont des paroles qui m'ont fait perdre
deux ans de ma carrière à attendre des hypothétiques motos . Monsieur Rosset et Monsieur Guillou
étaient sincères , j'en suis persuadé , mais Elf c'était un contrat à long terme , sur trois ans .
C'était une sécurité ". Si l'on pouvait résumer en trois points votre choix , comment le définiriez-vous ?
" Premièrement , le choix comme je l'ai déjà dit était très difficile , puisque toutes les écuries
avec lesquelles j'étais en rapport , avaient un potentiel énorme . Mais , j'ai pensé que la seule
solution pour moi de courir en 500 , but prioritaire que je me suis assigné , passait par Elf . De
plus , je continuais l'endurance avec les deux courses les plus côtées ( les 24 Heures et le Bol d'Or ) ,
travaillant avec des gens passionnés ayant une structure publicitaire importante et très efficace ,
liée à une activité de sponsoring à long terme sur les sports mécaniques . Le deuxième point est la
confiance que je porte à André de Cortanze dans le développement du projet de la moto Elf-E . Enfin ,
troisièmement , cette moto de conception Française , entièrement nouvelle , donnait un élément positif
pour le développement de la moto en France ainsi qu'une meilleure image vis à vis du grand public ".
Comment va se passer votre saison et quels moyens avez-vous ? " Elf m'a donné une somme d'argent
avec laquelle je dois faire fonctionner mon écurie . Je vais donc disputer les Grands Prix 500 ,
dans la mesure où cela ne dérangera pas la progression de la Elf-E . Je disposerai de deux 500 RG 82
Suzuki , d'un camion et de trois mécaniciens . André de Cortanze me suivra sur plusieurs Grand Prix
afin de voir les résultats et comment se situe la technique 500 . J'ai l'avantage d'avoir toute
l'infrastructure Elf derrière moi : ainsi pour les volumes , j'aurais toujours la même essence et
les ingénieurs de Solaise passeront mon moteur au banc afin de trouver les meilleurs règlages . De
plus , Elf m'a laissé deux ans pour arriver au top niveau 500 , ce qui me laisse le repos d'esprit
indispensable pour bien faire . Je devrai aussi , avec Freymond , faire progresser la Elf-E grâce à
des séances d'essais répétées comme celles du Ricard . Le seul problème est la formation d'une espèce
de coalition çontre moi . Beaucoup de gens pensent que c'est à cause de moi qu'ils ne sont pas ou
plus Elf et ils n'ont pas l'air de me croire lorsque je dis que n'importe quel pilote aurait pu être
à ma place , sans que la face des choses en soit changée pour autant . C'est sûr et certain , quelque
soit le pilote choisi , il n'y aurait pas eu de changement dans la décision de Elf de donner son
budget à Messieurs Chevallier et de Cortanze " .
Une séance d'essais
7 h 30 : le réveil sonne dans toutes les chambres du Novotel retenu par l'équipe Elf . 7 h 30 ,
il fait encore nuit , mais les mécanos sont déjà sur les lieux depuis 7 heures . Une bonne douche et
direction la salle de restaurant pour y prendre
un " hénaurme " petit déjeuner car , à midi , on mangera très peu : l'emploi du temps est si serré .
Les premiers véhicules arrivent au circuit vers 9 h 15 . L'ouverture de la piste se fait à 9 heures ,
alors on se dépêche . Christian va dans les stands , enfile son cuir et se prépare à tourner sur la
moto que les mécaniciens ont préparée . 9 h 15 : Chaligne et le surnommé " Mimi " font chauffer les
motos et regardent si rien ne manque . Christian coiffe son casque Kiwi , ajuste ses gants Well et
enfourche la moto . De Cortanze fait signe à Christian qu'il faut faire au moins trois tours pour
chauffer les pneus à la température extérieure . C'est parti . Le moteur Honda monte en tours et
Christian prend possession du circuit du Castellet . Panneau 3 tours : Christian accélère le rythme .
3 tours : bientôt la Elf-E va rejoindre les stands et l'on va discuter , modifier , essayer d'autres
solutions . Il est impératif de s'arrêter tous les trois tours , cela fait partie de l'emploi du
temps . " Le verdict du règlage , c'est le chrono ! » . Il est d'abord fait sur le premier tour ,
puis la moyenne des trois . De Cortanze monte dans la voiture et va se placer dans différentes
portions du circuit afin de prendre des temps partiels . Il est relié par talkie-walkie au stand ,
ce qui lui permet de savoir le temps ou le pourquoi de l'arrêt , etc ... La moto tourne bien et même
si bien que la presse étrangère , présente sur le circuit pour Kawasaki , commence à
s'intéresser à cette drôle de moto bleue . Et plus le temps passe , plus les chronos s'améliorent .
Ils oscillent entre 1 minute 28 secondes et 6 centième et 1 minute 29 secondes , pas loin du record
de la piste . Pourtant les pneus ont du mal à monter en température : il fait un froid de canard .
" Lorsque l'on conduit la Elf-E , il faut faire abstraction de toute habitude ou réflexe de conduite
acquis avec une moto conventionnelle . Bon nombre de gens sont montés dessus et n'ont pas compris
pourquoi cela devait être supérieur . La Elf-E se place comme une Formule 1 et , lors du freinage ,
il faut freiner très fort pour que les disques au carbone montent en température . A ce moment là ,
le freinage est dix fois supérieur à un freinage normal et cela permet de freiner à Signes ou
ailleurs 50 mètres plus tard . Lorsque les autres pilotes ou même les journalistes étaient montés en
selle , ils avaient trouvé que cela freinait mais sans plus : à mon avis , ils n'ont pas osé la violer .
" La journée va passer très vite et déjà la nuit commence à tomber . Comme sur le cahier des charges ,
il n'est pas prévu de tourner avec l'éclairage pour voir l'alternateur , toute l'équipe s'arrête ,
range le matériel et part au restaurant pour faire le point afin de ne pas perdre de temps le lendemain .
Essais , toujours essais : ils sont indispensables
Le réveil sonne encore à 7 h 30 et le ballet recommence : tour de chauffe , réglages ... Mais
aujourd'hui , on va essayer de nouveaux pneus étant donné que le temps est moins humide . Dès le
troisième tour , Le Liard va s'approcher d'une seconde du record du tour ( endurance ) . On rentre
au stand , on essaye une autre carcasse , Christian sort des stands , balance à droite et , au moment
où il rebalance dans le gauche , la roue avant se dérobe et c'est la chute ... Une chute bénigne à
2O kmh , mais une chute , c'est une petite perte de temps au stand pour tout vérifier . Après dix
minutes d'arrêt , on s'aperçoit que rien n'a bougé et cela repart . En début d'après-midi , l'équipe
a fait le tour de la question . Maintenant ce qu'il faut , c'est trouver un circuit plus chaud pour
les gommes et un copilote pour Le Liard . C'est aujourd'hui chose faite , et du 8 au 15 février , Le Liard
et Freymond iront sur le circuit de Mugello en Italie pour essayer les nouveautés . Les journées
d'essais de toute l'écurie Elf ou Honda peuvent paraître astreignantes et peu intéressantes , mais
elles sont indispensables surtout lorsqu'il s'agit d'un nouveau produit . Il est maintenant certain
que la Elf est sortie de sa torpeur de machine de salons pour passer à la phase active sur piste .
Personne ne le regrettera et surtout pas nous .
Informations tirées de France Moto N° 154 du 15 février 1982