En mémoire de Jarno et Paso |
Le Grand Prix d'Italie 1973 sentait la poudre . Les pilotes Italiens sur des motos Italiennes
étaient en mesure de remporter trois courses : Renzo Pasolini sur ses Aermacchi en 250 et 350 ,
Walter Villa sur Benelli en 350 ( le grand retour de cette marque ) et surtout Agostini sur MV
en 350 comme en 500 . " Ago " et " Paso " portaient tout le poids du Grand Prix car ils
devaient contrer l'incroyable Saarinen et ses Yamaha , grands dominateurs du début de saison .
La course des 350 avait été animée par les trois Italiens . Au départ , les MV de Read et
d'Agostini , étaient en tête mais avaient été rejointes par Pasolini et Villa . Quatre motos
Itaiennes en bagarre , du délire . Pasolini avait signé le record du tour à 200 km/h de
moyenne mais avait abandonné , boîte de vitesse cassée . Read avait aussi cassée et Agostini
l'avait emporté . Walter Villa allait finir cinquième , après un arrêt au stand à
l'avant-dernier tour car le moteur marchait mal . Sa Benelli , qui avait un piston çassé ,
perdit de l'huile sur la piste et ces traces maudites ne furent pas nettoyées . La course des 250
partait tout de suite après l'arrivée des 350 .
Monza était alors un des circuits les plus rapides du monde . Pas de chicanes , pas d'épingles ,
mais cinq grandes courbes et de longues lignes droites . Avec des rails de sécurité
omniprésents à moins de cinq mètres de la piste , sauf dans 1a célèbre parabolique . Deux
kilomètres après le départ , juste après avoir eu le temps de se lancer à fond , le paquet
des 250 avec Braun , Saarinen et Pasolini en tête enquilla la " Curva Grande " qui porte bien
son nom , la grande courbe . On dit que Pasolini fut le premier à glisser sur la traînée
d'huile , puis Saarinen , puis dix-sept autres pilotes dans le crash le plus apocalyptique de
l'histoire de la moto . Pasolini fut vraisemblablement tué sur le coup en heurtant les rails
de plein fouet . Saarinen avait tenté une manoeuvre désespérée pour se ralentir avant de
chuter , mais il fut tué par une autre moto qui le percuta de plein fouet alors qu'il était
en train de se relever . Le choc de Monza fut immense et créa les conditions indispensables
à l'évolution de la sécurité en Grand Prix , même s'il a fallut encore beaucoup d'années
pour qu'elle devienne satisfaisante . Les mesures immédiates furent la création du tour
de reconnaissance avant le départ et une protection accrue des rails , puis leur élimination
progressive . La création de circuits modernes accéléra la disparition des circuits naturels ,
généralement rapides et bordés d'obstacles . Le prix à payer pour créer la rupture nécessaire
à l'évolution des Grands Prix fut exorbitant : deux morts , et non des moindres , un champion
Italien renommé et , surtout , l'étoile filante des championnats du monde , le surdoué
absolu qui se rencontre une fois par génération , Jarno Saarinen .
Le début d'année 1972 fut absolument fantastique : Saarinen bat coup sur coup Agostini et sa
350 MV Agusta réputée invincible sur les deux plus difficiles circuits du monde , le
Nurburgring et Clermont-Ferrant . L'habileté du Finlandais sous la pluie est démoniaque .
Chez MV , on se met à douter d'Agostini et on embauche Phil Read pour contrer la menace de
Yamaha . Saarinen dispose en effet de motos d'usine à refroidissement liquide , derivées des
TD2 et TD3 . Les Italiens construisent à toute vitesse une nouvelle quatre cylindres MV qui ,
dès le GP d'Autriche va se montrer supérieure à 1a Yamaha . Saarinen ne remportera qu'un autre
GP en Tchécoslovaquie et devra se contenter de la deuxième place au mondial , derrière Ago .
En 250 par contre , il en va tout autrement : Yamaha a prévu de donner une moto d'usine à
Gould , Sheene , Kanaya et Saarinen . La menace principale vient des Yamaha privées de Braun
ou Phil Read , et surtout de l'Aermacchi de Pasolini , mise au point en 71 . Très vite , Sheene
est hors du coup ( ce sera le seul faux pas de sa carrière ) et malgré deux victoires chacun ,
Gould et Pasolini cèdent à mi-saison à la pression d'un Saarinen incroyablement sûr de lui et
dominateur . Trois victoires successives en juillet , suivies d'une autre en août viennent
s'ajouter à cinq podiums pour lui attribuer le titre dès l'avant-dernier GP de la saison .
En moins de deux mois , Saarinen a pris une dimension mythique , rien ne lui résiste et sa
baraka lui permet d'ajouter une série impressionnante de victoires en catégorie illimitée
dans les classiques Anglaises de fin de saison , dont la célébrissime Course de l'Année à
Mallory Park . Partout où il passe ; Saarinen déclenche un ouragan . Benelli lui fait les
yeux doux et lui prête une 350 et une 50O avec lesquelles il bat Agostini à Modène . On parle
d'un contrat avec cette marque pour la saison 1973 . En fait Saarinen sait déjà que Yamaha a décidé
de s'attaquer à la catégorie 5OO et a construit pour lui une toute nouvelle quatre cylindres deux-temps .
Malgré une blessure au pied à Ontario en Californie , où il chute aux essais de la course la
plus riche du monde , il effectue des essais secrets au Japon en fin d'année , juste avant
de se marier avec Soili , sa compagne depuis le début , qui n'est pas pour rien non plus dans
son succès . Jarno/Soili , c'est un couple mythique en Grand Prix , elle le suit partout ,
elle est belle , et ils parcourent le monde en amoureux dans un petit camping-car Volkswagen .
Chouchou de Yamaha , Saarinen attaque la saison 73 en catégorie 750 avec sa petite 350 fétiche ,
et remporte haut la main les deux courses les plus longues , les plus prestigieuses et les
plus richement dotées de l'époque : les 200 Miles de Daytona puis celles d'Imola . A Daytona ,
il a joué placé , aidé par les casses des 750 Kawasaki et Suzuki trois cylindres . A Imola
par contre , sur un tracé technique , il a ridiculisé tous les pilotes aux guidons de vraies
750 , en menant la course de bout en bout . C'est dans ce climat que démarre la saison des
Grands Prix . Saarinen est survolté , la nouvelle 500 Yamaha est arrivée et , dès la première
course au Castellet , l'incroyable survient : Saarinen s'impose d'entrée devant Agostini ,
qui chute à mi-course alors qu'il était largué . On n'avait pas vu Ago par terre dans un GP
depuis 1966 ! L'humiliation continue en Autriche quinze jours plus tard où ni la MV d'Ago ,
ni celle de Read ne terminent la course . Inutile de dire que Saarinen survole les 250 : trois
Grands Prix , trois victoires en France , Autriche et Allemagne . A Hockenheim , justement ,
sa chance tourne : alors qu'il est en bagarre avec Phil Read pour la victoire en 500 ,
la chaîne de la Yamaha casse . Read gagne mais , une nouvelle fois , Agostini ne parvient à
rien marquer . La rencontre suivante est programmée à Monza , en Italie , dans le fief de
MV et d'Agostini . Saarinen veut les battre à tout prix , il travaille comme un fou aux essais ,
pour gagner quelques kilomètres/heures en pointe . Il va même obliger ses mécaniciens à adapter
un carénage de 350 sur la 500 . L'un d'eux passera une nuit à marteler une plaque d'alu pour
caréner sous le moteur . Ce week-end là , Saarinen était tendu : Monza en 500 , c'est la
course qu'il voulait gagner à tout prix , la victoire qui aurait humilié Agostini , Read
et MV Agusta pour de bon . Car Saarinen était immensément orgueilleux et fier , au sens
noble du terme . Son goût pour la bagarre s'ajoutait à sa fibre patriotique pour lui
donner une motivation insensée . Il impressionnait par sa capacité à prendre des risques et
à les gérer , par son approche froide de la compétition . Il avait compris la technique
de glisse de la roue arrière avant tout le monde mais n'en disait rien . Il voulait aussi
que le milieu moto se professionnalise . Fin 72 , il avait failli quitter la compétition
parce qu'il jugeait que les organisateurs exploitaient les pilotes . Nanti de son diplôme
d'ingénieur , il ne s'inquiétait pas pour son avenir . La création d'un vrai team d'usine
Yamaha en 1973 lui avait apporté cette dimension professionnelle qu'il désirait , avec les
revenus financiers qu'il entendait tirer de la course . Etrangement , les questions de
sécurité ne semblaient pas être au premier rang de ses préocupations , et assez cyniquement ,
il avait laissé entendre qu'il courrait désormais pour le fric . Mais il était mythique avant même
sa disparition parce qu'il avait mis fin à la domination d'Agostini , parce qu'il avait apporté un
nouveau style de pilotage et une nouvelle jeunesse dans les Grands Prix , parce qu'il avait pris
tout le monde par surprise . Début 73 , il avait déjà un statut de star alors que , somme toute , il
n'avait remporté que neuf Grands Prix et un titre mondial . Sa disparition a figé pour l'éternité sa
réputation d'homme exceptionnel . Sa carrière dominante qui s'amorçait aurait pu grossir la liste de
ses records mais n'aurait pas ajouté grand chose à ce qu'il était déjà après seulement trois saisons
de compétition . Un des plus grands , tout simplement .
Petit taille , chevelure ondulée , lunettes d'écaille , Renzo Pasolini n'avait pas un physique
d'aventurier risque-tout . Mais , au guidon d'une moto , il était diabolique . Choisi pour
piloter les sublimes quatre cylindres Benelli après le retrait de Tarquinio Provini ,
blessé en septembre 66 , Paso devint rapidement la coqueluche des fans Italiens car il était
le seul capable de battre Agostini et sa MV . A l'époque , les courses en ville sur la
côte adriatique étaient nombreuses . Rimini , Cattolica , Pesaro , autant de parcours où
l'audace de Paso déchaînait les foules . Curieusement , en Grand Prix , Pasolini ne
connut guère de réussite avec les Benelli . Ainsi en 1969 , malgré trois victoires , ses
absences dues à de nombreuses blessures permettent à Kel Carruthers de remporter le titre
des 250 sur la même Benelli que lui . En 1970 , pasolini quitte Benelli pour rejoindre
l'équipe Aermacchi et mettre au point une toute nouvelle 250 twin deux-temps . En 1971 ,
la moto s'améliore et , en 72 , Pasolini réalise sa meilleure saison de Grand Prix ,
gagnant trois fois et finissant deuxième au mondial derrière Saarinen . Une version 350
de l'Aermacchi ( devenue Harley-Davidson ) devait lui permettre de rivaliser à nouveau
avec Agostini . Sa disparition à Monza ne lui laissera pas le temps de mener à terme
la mise au point des Harley dont , ironie du sort , Walter Villa allait tirer parti
pour remporter ses quatre titres mondiaux de 74 à 76 . Dans le coeur des Italiens ,
Pasolini occupe une place à part . Il a focalisé sur lui tous ceux que les victoires
faciles d'Agostini et la domination des MV Agusta agaçaient . Avec Angelo Bergamonti ,
autre champion disparu en 1971 , alors qu'il venait d'intégrer le team MV Agusta ,
Pasolini incarnait la fougue , la passion , face au travail et au calcul incarnés
par Agostini . Et surtout , Pasolini n'était pas une star , même si son talent
était immense . C'est probablement pour cela que , face à Agostini qui forçait
l'admiration , il prit naturellement la place du pilote humain qui , lui , suscite
avant tout l'affection .