Vocation très " Spéciales " |
Début des années cinquante . Reprise économique , mais aussi temps des loisirs . Le vélo
passionne et les foules se déplacent pour acclamer leurs champions favoris . Fausto Coppi
est l'idole mondiale incontestée . Derrière lui , attendant leur heure , Charlie Gaul ,
Louison Bobet , Jacques Anquetil . Dans le peloton , un autre Jacques : Roca . Brillant espoir
du cyclisme Français , il est tout proche d'être intégré à l'une des équipes les plus
prestigieuses : Saint Raphaël , dirigée par Raphaël Géminiani ... A bonne structure , bons
résultats ; ceux-ci arrivent en bloc dès 1956 , avec notamment une victoire au Paris-Auxerre
( classique très importante de l'époque ), et une autre à Lurcy-Levy , devant Louison Bobet
lui-même ! " Dès lors , j'étais considéré comme l'égal des plus grands . Ma carrière était toute
tracée ..." Son directeur sportif n'en doute pas , et 1a sélection pour 1e Tour de France tombe
toute rotie . " Gonflé à bloc , j'abordais la saison 57 bourré d'espoirs !" Il était dit
que la destinée de Jacques Roca sera liée à 1a guerre . Déjà , en 1937 , dans les bras de
son père , il dut fuir les ravages de la guerre d'Espagpe . Destination la France . La France
qui , vingt ans plus tard , l'enverra faire 1a guerre en Algérie ... A peine arrivé là-bas ,
sa Jeep saute sur une mine . Grièvement blessé , le jeune champion comprend dès son réveil
à l'hôpital que sa carrière de coureur cycliste est terminée .
" Je voulais coûte que coûte poursuivre une carrière sportive . Comme mon père avait fait un
peu de compétition moto , je me suis dirigé dans cette voie ". C'est en 1959 que Jacques ,
associé à Esme , s'engage au Bol d'Or sur une 175 Morini . Vainqueur de sa classe , ce sera
la toute première de ses ... 200 victoires ! Quelques premières places plus tard , Jacques
jouit d'une double réputation : excellent pilote et mécano exceptionnel . Les dirigeants
de l'usine Derbi ont déjà remarqué ce nouveau venu dans la vitesse . Ils cherchent à
s'implanter en France et le fait que Jacques Roca soit d'origine Espagnole va faciliter
bien les choses .
Bombardé pilote officiel dès 1961 , Roca peut désormais se battre à armes égales face
à ses adversaires . Et il collectionne les victoires et les titres de champion de France
( quatre de suite de 1962 à 1965 ). En 1966 , Jacques Roca troquera son 50 contre une 175 Bultaco
et une 350 Ducati . En fin de saison , il décroche deux titres supplémentaires . En fait , sa
douzaine d'années en compétition lui apportera sept titres de champion de France de vitesse ,
quatre de vice-champion et un titre Européen de la montagne . Ses quelques prestations face aux
gros bras étrangers ne sont pas passées inaperçues . Tel ce Grand Prix de France 1967 à Charade où
Roca terminera septième et premier privé en 250 , avec son mono Bultaco à air derrière les
deux Honda 6 d'Hailwood et Brians , les Yam 4 de Read et Ivy et MA bicylindres de Rosner
et Wooman . D'autant que son copain Findlay , sur la Bultaco d'usine à refroidissement
liquide , se trouvait à 20 secondes derrière ! Si Jacques Roca est d'abord connu comme
pilote , il est autant respecté pour ses talents de préparateur sur les moteurs deux-temps .
" La mécanique , j'adore ça . Bien régler un moteur me procure autant de satisfaction
qu'un pianiste jouant sans fausse note !" En 1968 , il crée la toute première structure
course pour Yamaha Sonauto et , en fin d'année , le hasard va lier la carrière de Jacques
Roca à Suzuki France ..." J'étais allé chez Pierre Bonnet , l'importateur Suzuki-Kreidler ,
pour obtenir des pièces spécia1es . Costumé et cravaté , il s'agissait de donner une
bonne impression !" A peine Jacques est-il sur le perron , qu'un motard arrive . Il s'était
offert une T 500 . Çette moto , gorgée de chevaux venait juste d'apparaître sur le marché ,
mais son propriétaire n'en avait jamais profité pleinement . Toujours en panne . Bref , sa
visite sentait la poudre ! Du coup , Jacques se penche sur cette moto et effectue quelques
réglages de base avec la trousse à outils puis l'entre-vue avec Bonnet commence . Quelques
instants plus tard , 1e jeune homme est de retour . " Tout heureux , il était venu me
remercier , annonçant que sa bécane tournait comme une horloge !" De quoi impressionner
Pierre Bonnet qui finit par avouer à Roca que personne encore n'était parvenu à mettre au
point ce modèle ..." Du coup , il m'a embauché d'office comme directeur technique !"
A cette tâche est associée celle de dénicher des concessionnaires ..." Aujourd'hui ,
il existe encore des spécialistes que j'avais nommés à l'époque !" Chez l'importateur
Français de Suzuki , Roca continue à faire des prouesses techniques . " Mon plus beau coup
aura été celui de la 750 ". En 1972 , Suzuki dévoile son nouveau monstre : un merveilleux trois
cylindres refroidi à eau , un pur joyau qu'on va s'arracher ... une année , pas plus . ensuite ,
les ventes stagnent . L'importateur s'est largement planté en commandant un stock considérable ...
Huit cents 750 attendent d'être vendues , mais aucune ne part . C'est la catastrophe .
" Alors on m'a demandé de trouver une astuce pour en écouler quelques unes ..." Jacques a carte
blanche et il va se livrer à sa première création en carrosserie . " Ce projet me trottait
dans la tête depuis longtemps . " A présent qu'il a les coudées franches , son imagination
débordante laissera pour résultat la 750 à coque Roca . Un habillage plastique style course ,
très racé , avec réservoir d'huile intégré dans le dosseret . La ligne générale est affinée ,
bien orientée sport . Naturellement , Jacques n'a pas pu s'empêcher de retoucher le moteur ...
Ramage et plumage égalent carnage : c'est un succès immédiat , tout le stock épuisé en quelques
semaines . Bonnet doit même en recommander d'autres ! Fort de cette réussite , Jacques Roca
va peaufiner sa réalisation en ajoutant des jantes stylisées , des coloris délirant et un
carénage intégral ... Tel celui proposé au salon 1973 : la spéciale Roca entièrement ...
plaquée or ! " Le travail d'un bijoutier , une vrai merveil1e en exemplaire unique ! " Cette
moto a été retrouvée récemment aux Etats-Unis , bichonnée par un acteur célèbre qui ne
désire pas du tout s'en séparer !
L'histoire d'amour entre Jacques et cette moto ne s'éteindra jamais ; ni en 1973 quand , pour
le Bol d'Or , alors qu'il a préparé des mois durant une machine bien capable de gagner ,
les organisateurs lui interdiront le départ pour un retard à la pesée : " Du coup , j'ai ,
de rage , déchiré ma licence " ; ni en 1975 , quand il a bien failli mourrir à son guidon ...
" C'était au Tour de France ( moto ! )... j'étais bien placé au général et puis une
camionnette m'a coupé la route . " Roca retrouvera les hôpitaux pour un bon moment , " mais
avec l'habitude , c'est pas pareil ! " Beaucoup plus tard , quand il quittera Suzuki sur
" des divergences des vues avec un nouveau venu dans la maison ", les concessionnaires de
la marque voudront lui témoigner leur affection ... Comme cadeau , ils lui offriront une
magnifique 750 Roca , toute neuve et retrouvée intacte . " Le plus beau présent de ma vie .
Jamais je n'oublierai leur geste ."
En seize années de compétition moto , de 1959 à 1975 , Jacques Roca a plus qu'honorablement
rempli sa carrière , engrangeant 200 victoires , sept titres de champion de France , quatre titres
de vice-champion et un titre Européen de la montagne .